Dans les couloirs des grandes entreprises, un costume masculin est encore souvent considéré comme une évidence. Pour une femme qui accède à la tête d’une organisation, en revanche, chaque choix vestimentaire peut être commenté : une veste structurée évoquera l’autorité, une tenue plus souple la proximité, une couleur vive l’ambition ou la modernité. Cette différence de regard est au cœur d’une analyse publiée par L’Opinion, consacrée à la façon dont les dirigeantes construisent leur apparence dans des univers professionnels longtemps pensés au masculin.
Un uniforme masculin perçu comme neutre
Le contraste tient d’abord à la lisibilité du vestiaire masculin. Costume sombre, chemise claire et chaussures sobres forment un ensemble immédiatement associé au monde du pouvoir. Les variations sont possibles — retirer la cravate ou choisir des baskets, par exemple — sans que l’ensemble cesse d’être identifié comme professionnel. Pour les femmes, cette neutralité est moins accessible : la tenue peut être jugée trop stricte, trop féminine, trop décontractée ou au contraire trop travaillée.
« La garde-robe masculine fonctionne remarquablement bien parce qu’elle fait le travail à votre place », résume Jo Ellison, rédactrice en chef du supplément week-end du Financial Times, citée par L’Opinion.
Cette pression s’inscrit dans un contexte où les femmes restent minoritaires au sommet des grandes entreprises. Selon les chiffres rapportés par L’Opinion, elles dirigent 26 % des entreprises, tandis que seulement quatre femmes sont PDG d’une entreprise du CAC 40. Leur moindre représentation contribue à rendre leur apparence plus visible, et donc plus facilement transformée en commentaire sur leur légitimité.
| Repère | Élément rapporté par L’Opinion |
|---|---|
| Présence des femmes à la direction | 26 % des entreprises |
| Femmes PDG du CAC 40 | 4 |
| Moment historique évoqué | Les années 1980 |
Des épaulettes comme armure professionnelle
Dans les années 1980, les premières grandes patronnes adoptent souvent des codes empruntés au vestiaire masculin. Les tailleurs se font plus carrés, les vestes s’allongent, les épaulettes prennent de l’ampleur et les accessoires — notamment les sacs rigides — participent à une architecture générale très formelle. De Wall Street aux tours de la Défense, jusqu’au Londres associé à Margaret Thatcher, cette silhouette ne relève pas seulement de l’esthétique : elle signale l’entrée dans des espaces de pouvoir dominés par les hommes.
Le vêtement agit alors comme une protection autant que comme une présentation de soi. Il s’agit de rendre visible une fonction, de construire une carrure professionnelle et de réduire, autant que possible, les signes qui pourraient détourner l’attention de la compétence. Cette stratégie n’est pourtant pas sans paradoxe : pour être reconnues dans un univers codé par les hommes, les dirigeantes ont longtemps dû en reprendre les formes.
Quand la tenue devient un commentaire sur la personnalité
Le regard porté sur les femmes dirigeantes ne s’arrête pas à la fonction. Leur tenue est fréquemment utilisée pour produire un récit sur leur caractère : autoritaire ou accessible, froide ou chaleureuse, traditionnelle ou audacieuse. Marguerite Bérard, directrice générale d’ABN Amro, souligne ainsi que « la rareté produit de l’attention », dans des propos rapportés par L’Opinion. Tant que les femmes resteront moins nombreuses aux postes de direction, leur apparence risque donc d’être davantage considérée comme une information en soi.
L’évolution du vestiaire des dirigeantes ne signifie pas la disparition de ces attentes. Elle traduit plutôt la possibilité de composer avec plusieurs registres : emprunter certains codes du pouvoir, conserver des vêtements confortables ou choisir une allure plus personnelle, sans qu’une seule silhouette puisse résumer la compétence. L’enjeu n’est pas de définir la tenue idéale pour exercer des responsabilités, mais de comprendre pourquoi les femmes doivent encore si souvent négocier leur apparence avant même que leur travail soit évalué.